Plus d’État, moins d’État? Ouvrons la discussion!

[Note de blog. Ce texte n’engage pas la Grève pour le Climat. Ce blog est ouvert à tou.te.s, n’hésitez pas à envoyer vos textes à neuchatel@climatestrike.ch]

La question de l’État est très prenante dans le mouvement écologiste en général et à la Grève du Climat en particulier, bien qu’elle ne soit que rarement présentée clairement. Je veux par cette contribution ouvrir un débat qui me semble extrêmement important, mais difficile à traiter.
En effet, il n’est pas facile de se retrouver dans les divers positionnements.

Je vais également en profiter pour proposer mes idées. Avant cela, il me semble important de clarifier quelque peu mon positionnement politique. Je suis anarchiste et communiste, bien que je pense que la production individualiste (et individuelle) voire mutuelliste est légitime (bien qu’il faille se méfier notamment de la deuxième forme). Corollaire: je n’utilise pas les termes « socialisme » et « communisme » comme pensés dans la doxa marxiste-léniniste. Le socialisme est tant le mouvement vers une société sans classes que ladite société, le communisme est la variante de socialisme où les biens de production sont possédés collectivement. Je liste en vrac et de manière absolument pas exhaustive quelques influences en bas de ce texte.

Sommaire:
– Contexte
– Sommaire
– Quelques positionnements
– Pourquoi lutter contre l’État?
– La question du service public
– Du coup… + ou – d’État?
– Au-delà de l’État

Quelques positionnements

La question de l’État, même pour les initié.e.s, n’est pas claire. On voit des anarchistes demander le renforcement de services étatiques, des membres de partis bolchévisants prôner l’autogestion, des apôtres du libéralisme défendre les aides sociales… Bref, les catégories politiques ne suffisent pas à nous renseigner de manière simpliste sur le rôle de l’État selon différents points de vue. Et je dois dire que ça me réjouit, cela témoigne d’un bouillonnement idéologique et pratique dont nous avons bien besoin, et de remises en question profondes qui sont bienvenues.
Voyons quelques positionnements généraux. Ceci constitue évidemment une simplification extrême.
Les socialistes, historiquement, luttent pour la fin de l’État. Mais selon diverses modalités.
Parmi elleux, les anarchistes luttent pour la disparition rapide de l’État et l’organisation en-dehors de l’État. Généralement, iels considèrent que la création d’un État ouvrier ne permettrait pas d’atteindre une société socialiste.
Les marxistes, par contre, veulent utiliser l’État – État bourgeois transformé révolutionnairement en État ouvrier (ou prolétarien) – pour atteindre le communisme. Ceci n’empêche pas dans la pratique (et dans de nombreuses théories marxistes) des expériences autogestionnaires et la construction d’alternatives qui ne passent pas par l’État.
Les socialistes réformistes, au contraire des marxistes, anarchistes et communistes de conseils, tentent d’atteindre la société socialiste par des réformes pacifiques réalisées au sein de l’État bourgeois en utilisant les outils du parlementarisme.
Les personnes défendant le libéralisme keynésien souhaitent une certaine intervention de l’État pour stabiliser une économie de marché. Globalement, le libéralisme réserve certains secteurs dits régaliens (par exemple la défense) à l’État.
NB: le libéralisme économique, de manière générale, dépend toujours de l’État. Le capitalisme s’est bâti avec l’État, et l’État soutient le capital. Ainsi, les partisan.e.s du « moins d’État » profitent de l’État (pensons au patronat qui appelle la collectivité au secours pour faire face à la pandémie de Covid-19).
Font exception les libertarien.ne.s (qui s’auto-nomment souvent « anarcho-capitalistes ») qui souhaitent la disparition de l’État. Cette idéologie est basée sur le principe du « pacte de non-agression », qui postule que des individus égaux contractent librement (et que chacun.e est libre d’être raciste, sexiste, homophobe, transphobe, mais aussi de jouir d’un monopole et de proposer des salaires de misère aux personnes ayant besoin de travailler, tant qu’iel ne viole la propriété de personne). Évidemment dans la pratique, on arriverait à un joli mix de capitalisme type barons voleurs, de fascisme décomplexé et de féodalisme.

Pourquoi lutter contre l’État?

Je ne vais pas m’étendre sur des volumes entiers sur pourquoi je pense qu’il faut se débarrasser de l’État. Je vais tout de même citer quelques passages d’auteurs de tendance différentes sur la nature de l’État moderne. N’hésitez pas à passer au chapitre suivant.

« Les anarchistes […] se sont servi et se servent couramment du mot État, et ils entendent par-là cet ensemble d’institutions politiques, législatives, judiciaires, militaires, financières, etc., qui enlèvent au peuple la gestion de ses propres affaires […] pour les confier à un petit nombre. Et, par usurpation ou par délégation de pouvoir, ce petit nombre se trouve investi du droit de faire les lois sur tout et pour tous et de contraindre le peuple à les respecter en se servant au besoin de la force de tous.
[…] Tout au long de l’Histoire, tout comme à l’époque actuelle, le gouvernement est soit la domination brutale, violente, arbitraire d’un petit nombre sur les masses ; soit un instrument destiné à garantir leur domination et le privilège à ceux qui par force, ruse ou héritage, ont accaparé tous les moyens d’existence, dont la terre d’abord, et s’en servent pour tenir le peuple en esclavage et le faire travailler pour leur propre compte. »
Errico Malatesta, anarchiste italien, théoricien influent du communisme libertaire

Historiquement, l’État et le Gouvernement défendent la propriété privée (l’État émerge avec la division de la société en classes sociales [les classes de genre et d’âge existent aussi en-dehors du capitalisme], suite à l’introduction de l’agriculture), mais personnifient aussi souvent des groupes ethniques, religieux etc. État (moderne) et Nation (et Capital) ont émergé de manière entremêlée, même si ces concepts ne se confondent pas – voir par exemple Karatani 2018.

« […]la classe capitaliste s’est assurée une telle suprématie qu’elle ne s’est plus contentée de disposer de l’appui du gouvernement : elle a voulu que le gouvernement soit issu d’elle-même. Un gouvernement qui tirait son origine du droit de conquête (droit divin, comme disaient les rois et leurs prêtres) était bien soumis par les circonstances à la classe capitaliste, mais il gardait toujours une attitude hautaine et méprisante envers ses anciens esclaves désormais enrichis, et il montrait des velléités d’indépendance et de domination. Un tel gouvernement était bien le défenseur des propriétaires, le gendarme à leur service, mais il était de ces gendarmes qui se croient quelqu’un et qui se montrent brutaux envers ceux qu’ils sont chargés d’escorter et de défendre, quand ils ne les dévalisent ou ne les massacrent pas au détour du chemin. La classe capitaliste s’en est débarrassée et s’en débarrasse par des moyens plus ou moins violents pour le remplacer par un gouvernement choisi par elle, composé de membres de sa classe, continuellement sous son contrôle et spécialement organisé pour la défendre contre les revendications possibles des déshérités. C’est de là que vient le système parlementaire moderne. »
Errico Malatesta. Citations extraites de L’Anarchie, 1902

« En se sédentarisant, les peuples ont commencé à se faire une idée de la région dans laquelle ils habitaient, de son étendue et de ses frontières, principalement définies par la nature et les caractéristiques du paysage. Les clans et tribus installés dans une région donnée depuis une longue période, développèrent alors le sens d’une identité commune et celui de la patrie. Les limites entre ce que les tribus considéraient comme leur territoire n’étaient pas encore des frontières fixes ; le commerce, la culture ou la langue n’étaient donc pas restreints par celles-ci. Longtemps, les frontières territoriales demeurèrent fluctuantes. »
« Avec l’émergence du commerce entre États-nations, les secteurs commerciaux et financiers se sont mis à participer à la vie politique, renforçant ainsi les structures traditionnelles de l’État. Il y a deux siècles environ, la révolution industrielle coïncida avec le développement de l’État-nation, développement effectué de pair avec, d’une part, l’accumulation non-régulée de capital, et, d’autre part, l’exploitation illimitée d’une population croissante.
La nouvelle bourgeoisie issue de cette révolution souhaitait, elle aussi, prendre part au processus décisionnel et intégrer les structures de l’État. Son système économique, le capitalisme, se transforma ainsi en élément essentiel de l’État-nation nouvellement créé. La bourgeoisie et le pouvoir du capital permirent à l’État-nation de remplacer l’ordre féodal et son idéologie, fondée sur des structures tribales et des droits hérités des aïeux, par l’idéologie nationale, unifiant tous les clans et tribus sous le toit de la nation.
Capitalisme et État-nation en vinrent à être si intimement liés que l’existence de l’un sans l’autre semble aujourd’hui inimaginable. Ainsi, l’État, non content de cautionner l’exploitation, se mit à encourager et à faciliter celle-ci. L’État-nation est la forme de pouvoir la plus maximale. Aucun des autres types d’État ne possède une capacité de pouvoir équivalente. La principale raison de ce pouvoir réside dans le fait que les classes moyennes supérieures y ont été progressivement rattachées au processus de monopolisation. L’État-nation est lui-même le plus complet des monopoles. Il s’agit, en réalité, d’une unité de monopoles, tels que le monopole du commerce, de l’industrie, de la finance et du pouvoir. Le monopole idéologique est, quant à lui, indivisible du monopole du pouvoir. »
Abdullah Öcalan, figure centrale du PKK, Extrait de Confédéralisme Démocratique, 2011

Je ne détaille pas le tout, mais Öcalan montre que lorsque l’État – issu du pouvoir religieux – est devenu État-nation (fusion entre pouvoir religieux, bureaucratie et sentiment d’unité nationale exacerbé), il y a environ deux siècles, il est devenu bien plus puissant que les formes d’État précédentes. Il y mêle également la question du sexisme.

Mais les socialistes « autoritaires » également ont une position similaire. Le Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels (1848) clamait déjà que « le gouvernement moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise toute entière ».
Lénine avait environ la même position que Malatesta sur l’État bourgeois, mais n’avait pas les mêmes idées sur qu’en faire.

« Il ne saurait être question de supprimer d’emblée, partout et complètement, le fonctionnarisme. C’est une utopie. Mais briser d’emblée la vieille machine administrative pour commencer sans délai à en construire une nouvelle, permettant de supprimer graduellement tout fonctionnarisme, cela n’est pas une utopie, c’est l’expérience de la Commune [de Paris], c’est la tâche urgente, immédiate, du prolétariat révolutionnaire.
[…] Nous réduirons les fonctionnaires publics au rôle de simples agents d’exécution de nos directives, au rôle « de surveillants et de comptables », responsables, révocables et modestement rétribués. […] Ces premières mesures, fondées sur la grande production, conduisent d’elles-mêmes à l’« extinction » graduelle du fonctionnarisme […].
[…] Une fois les capitalistes renversés, la résistance de ces exploiteurs matée par la main de fer des ouvriers en armes, la machine bureaucratique de l’État actuel brisée, nous avons devant nous un mécanisme admirablement outillé au point de vue technique, affranchi du « parasitisme », que les ouvriers associés peuvent fort bien mettre en marche eux-mêmes […]. »
V.I. Lénine, extraits de L’État et la Révolution,1917.

Ce conflit est ancien, Bakounine et Marx s’affrontaient déjà à ce sujet. Sur ce sujet, je me classe clairement dans le camp anarchiste – sans toutefois penser que l’on puisse d’un seul coup détruire toute l’organisation étatique sans fâcheuses conséquences. Citons Bakounine: « Prenez le révolutionnaire le plus radical et placez-le sur le trône de toutes les Russies, ou confiez-lui un pouvoir dictatorial […] et avant un an il sera devenir pire que le Tsar lui-même. »
Ou prenons un argument plus étayé:

« C’est là la grande erreur marxiste, considérer l’État comme un simple effet de la division des classes alors qu’il en est aussi une cause. Non seulement l’État est le serviteur du capitalisme, renforçant le privilège économique de la bourgeoisie, etc… Mais il est lui-même la source des privilèges, constituant une classe ou caste privilégiée, alimentant la classe dominante en lui livrant toujours de nouveaux éléments, et il le ferait encore plus si, avec la force politique, il avait aussi la force économique, c’est à dire la richesse sociale, en tant que seul propriétaire. Lénine dit que la dictature sera « celle du prolétariat organisé en classe dominante ». Mais il y a contradiction dans les termes ! Si le prolétariat devient classe dominante il n’est plus prolétariat, il n’est plus non-possesseur. Cela veut dire qu’il est devenu patron. De plus, s’il y a des classes dominantes, c’est qu’il y a des classes dominées, classes qui, alors, deviendront prolétariat. La division des classes continuera à subsister ; la seule explication de cette devinette est que la classe dominante sera constituée d’une minorité du prolétariat, qui aura dépossédé la minorité bourgeoise actuelle, minorité à laquelle on aura assujetti le restant de la population, c’est à dire les vieilles classes dépossédées et la majorité des prolétaires qui resteront tels et demeureront asservis, dominés politiquement et exploités économiquement.
[…] Lénine parle ensuite de la destruction du mécanisme étatique, mais il veut détruire le mécanisme étatique bourgeois pour lui en substituer un autre aussi bureaucratique et narcotique […]. Dans cet échange les seuls gagnants seront ceux qui constitueront le personnel du nouvel État, de la nouvelle bureaucratie. […] »
Luigi Fabbri,Extraits de L’État et la Révolution [en référence au livre de Lénine]

Passons encore sur la question du centralisme, centrale d’après moi dans le mouvement écologiste et pour la Grève du Climat.
Marx et Engels, et Lénine les suivant (de manière assumée; il dit dans L’État et la Révolution: « Marx est en désaccord et avec Proudhon et Bakounine précisément à propos du fédéralisme […]. Marx est centraliste. Et, dans les passages cités de lui, il n’existe pas la moindre dérogation au centralisme. Seuls des gens imbus d’une « foi superstitieuse » petite-bourgeoise en l’État peuvent prendre la destruction de la machine bourgeoise pour la destruction du centralisme ! »), ainsi que tout le courant marxiste-léniniste et, assez largement, le courant trotskiste, défend l’unité des États-nations dans la révolution, d’où la défense des luttes de libération nationale.
Je me place pour ma part du côté des fédéralistes, et défend une autonomie locale forte, affranchie de l’unité étatique et nationale.
Je me place en cela dans la lignée anarchiste, qui a toujours défendu un fédéralisme assumé. Abdullah Öcalan apporte à mon sens un complément bienvenu à la question du fédéralisme, notamment au travers de ses idées poussées sur une société multi-culturelle (la nation démocratique; reconnaissons que nombre d’anarchistes ne sont pas allé.e.s aussi loin que lui sur la question de la mise en place concrète d’une telle société).

Notons que la Grève du Climat adopte de facto une position fédéraliste, notamment en laissant une énorme autonomie aux groupes régionaux. Cela me semble aller dans la bonne direction. Évidemment, il en faudra bien plus pour faire face au triptyque Capital-État-Nation, mais cela nous pousse dès aujourd’hui à nous organiser localement et fédérativement, c’est-à-dire en agissant de manière coordonnée avec les autres groupes régionaux, et en maintenant un niveau couvrant toute la Suisse. Notons aussi les efforts d’unification internationale, qui ne me semblent pas céder au centralisme.

La question du service public

Peut être considéré comme service public tout service essentiel à la population qui est géré collectivement et bénéficie d’une forme de protection particulière face, par exemple, aux mécanismes de marché.
Par exemple, l’éducation, la santé, la défense du territoire, la police, la justice, mais aussi, si on élargit, les transports, l’aménagement du territoire, etc.
Ce qu’on appelle service public est aujourd’hui dépendant de l’État. Et… dans ce cas, je défends des services étatiques!
En effet, je souhaite que l’État fixe des salaires minimaux et les applique de manière contraignante; que l’école soit publique – et donc, dans la situation actuelle, étatique; j’appelle à augmenter les impôts pour les grandes entreprises et les riches, et donc à renforcer l’État.
Dans ces cas-là, renforcer l’État signifie faire opposition au pouvoir capitaliste. De nombreuses choses essentielles ne peuvent pas à l’heure actuelle être réalisées en-dehors de l’État. Il n’est pas possible de gérer les centrales nucléaires ou les barrages sans l’État, ou d’éduquer tous les enfants, ou d’avoir des transports en commun efficients, ou d’empêcher les entreprises de polluer.
Il nous faut donc défendre des services publics bien financés, puissants, sous contrôle démocratique. Il nous faut défendre des écoles accueillant correctement tous les enfants peu importe leur langue, statut de séjour ou niveau socio-économique. Il nous faut défendre l’extension de l’inspection du travail; des lois limitant l’action destructrice des entreprises; des hôpitaux de proximité bien dotés et un système de santé adéquat; des trains et des bus gratuits et un réseau de transports publics développé; des pistes cyclables; la renaturation des cours d’eau; l’augmentation des salaires; la généralisation des contrats-types dans les secteurs sans CCT; des payements directs aux paysan.ne.s; etc.
En quelques mots, l’État doit assumer ses responsabilités et renforcer son action sociale en faveur des plus démuni.e.s et de l’environnement, dans une logique collective.

Du coup… + ou – d’État?

Assurément, au vu de ce qui est écrit ci-dessus, moins d’État… Mais alors, pourquoi me voit-on défendre avec acharnement des pans entiers de l’action étatique?
Tentons de nuancer tout cela.

L’éthos révolutionnaire et les convictions anarchistes signifient que le but est de détruire l’État pour créer une société sans classes. Mais cela ne veut pas dire que les avancées partielles, aussi petites soient-elles, sont à négliger.
Limiter l’action des entreprises productrices de pesticides ne résout pas la question agricole. Mais elle permet d’éviter la mort de paysan.ne.s à l’autre bout du monde et de préserver un peu nos sols. Le salaire minimum ne résout pas la question du salariat, mais permet à des gens d’être mieux payés et de faire face à leurs factures; lutter pour une caisse maladie unique ne résout pas la question de la gratuité des soins, mais permet de baisser les coûts pour les individus – et l’on sait combien les primes d’assurance-maladie pèsent sur un budget…

Alors… que faire?
Je recommande de construire des alternatives à l’État tout en défendant des services publics de qualité.
De soutenir l’initiative pour des multinationales responsables tout en avançant vers une grève générale.
De forcer les banques à sortir des énergies fossiles tout en sabotant leurs activités.
De défendre les offices étatiques chargés de protéger l’environnement tout en établissant des ZAD.
De défendre l’école publique et ses fonctionnaires tout en mettant en place des structures d’éducation populaire.
De profiter des opportunités offertes par les camarades élu.e.s dans les parlements et exécutifs tout en s’organisant hors de l’État.
De réclamer des moyens pour les services d’intégration tout en cachant les personnes sans titre de séjour, tout en empêchant les expulsions, tout en offrant nos propres cours de langues.
De défendre l’action du Seco quand elle est positive tout en s’organisant syndicalement, en luttant contre le patronat et le système de travail salarié, en organisant grèves et sabotages lorsque l’action étatique est insuffisante.
De renforcer les services policiers chargés de réprimer les violences domestiques tout en créant nos propres structures indépendantes et tout en rappelant le sexisme de la police.
De déposer des motions populaires tout en organisant grèves et manifestations.
De défendre l’initiative correctrice contre l’exportation d’armes dans les pays en guerre tout en sabotant les usines d’armement.
En bref, lutter contre l’État ne doit pas nous empêcher d’utiliser ses structures, nous n’avons aucune obligation morale d’éviter d’utiliser les outils de nos ennemis contre eux. Ne tombons pas dans la pureté militante, souvent rappelée par nos adversaires et ennemis politiques (du genre « Vous êtes contre la police mais dénoncez les menaces de mort émises par des néo-nazis, c’est pas logique, soyez cohérents », ou « Vous dites que l’État fait rien contre la crise climatique et vous voulez vous en passer mais vous lui demandez de fermer les chantiers. Chekmate climatogréviste! », sans compter les « Vu que vous êtes bénévoles pour plein de trucs, pourquoi râler quand des services qui devraient relever de l’État sont remplis par d’autres bénévoles? »). Ne tombons pas dans ce piège. Il est parfaitement impossible de se passer de l’État actuellement. Mais cela ne veut pas dire que l’État est éternel et que nous devons le respecter! Pareil pour le capitalisme: il n’y a pas de consommation éthique sous le capitalisme, cela ne veut pas dire que nous ne sommes pas légitimes à lutter contre lui parce que nous utilisons des smartphones ou touchons un salaire.

Au-delà de l’État

Nous devons dès à présent construire des alternatives au capitalisme et à l’État-nation. Créer nos coopératives. Renforcer les syndicats, ou en créer d’autres. Mettre sur pied des réseaux d’entraide – comme ceux qui émergent rapidement pour faire face à la pandémie actuelle! Tout en défendant les demandes progressistes qui renforcent l’État (plus de personnel pour les hôpitaux par exemple), nous devons apprendre à nous en passer. Il n’y aura pas de Grand Soir. Le capitalisme et la croissance économique infinie dans notre monde cruellement fini ne vont pas disparaître dans une glorieuse insurrection. On peut prendre autant de Palais d’Hiver que l’on veut, la révolution est impossible si nos structures ne sont pas prêtes avant la détonation. Les stratégies blanquistes ou nihilistes, si elles peuvent apporter des améliorations partielles, ne chambouleront rien.
C’est pourquoi nous devons dès à présent nous fédérer, à la Grève du Climat, dans des syndicats, dans des associations de quartier, dans des collectifs féministes, dans des jardins collectifs, dans des coopératives, dans des fédérations étudiantes, dans des associations de défense des chômeurs, dans des collectifs d’aides aux personnes migrantes, dans des squats, dans des clubs de sport, dans des collectifs d’organisation de fêtes, dans des associations à but culturel.
Et comme la révolution ne se fera pas dans un grand éclat spontané mais au terme d’une préparation profonde; comme nos habitudes et nos structures ne seront pas remplacées par une révolution mais en formeront la base… nous devons faire en sorte que nos activités correspondent dès à présent au maximum à nos idées.
Bâtissons la démocratie radicale à la Grève du Climat, à XR, à la Grève féministe, dans les syndicats, dans les partis, dans les clubs de sport. Battons nous contre le patronat, l’actionnariat et l’État avec l’idée que nous vivons déjà le changement. Ne faisons aucune concession à l’autoritarisme dans nos structures actuelles.
Luttons pour des améliorations limitées en gardant à l’esprit que nous voulons nous débarrasser d’un système économique qui nous mène droit dans le mur. Propageons nos idées. Promouvons les expériences certes critiquables qui existent aujourd’hui, les ZAD, la Fédération de Syrie du Nord et de l’Est, le système néo-zapatiste au Chiapas, mais aussi les expériences auto-gestionnaires proches de chez nous, les grèves sauvages, les occupations d’usines. Rappelons-nous du succès de la remise en route de l’usine Lip par les travailleurs et travailleuses dans les années 1970.
Et n’ayons pas peur de lutter pour des idées radicales. Bien sûr, une large part de la population y est peu réceptive. Mais cela n’a pas empêché les salarié.e.s des chantiers navals de Harland & Wolff à Belfast – qui ont fait faillite – d’occuper lesdits chantiers et de réclamer leur nationalisation et leur utilisation pour la production d’énergies renouvelables. Et le climat anti-syndical en Suisse n’a pas empêché le gros-œuvre d’obtenir la retraite à 60 ans!
Ayons de l’ambition. Osons lutter, osons vaincre!
Si nous ne le faisons pas, impossible de limiter les effets de la crise écologique en cours.

Bibliographie partielle et partiale

KARATANI Kojin
Structure de l’histoire du monde, CNRS Editions, 2018
[Vision post-marxiste de l’Histoire revisitée non par le prisme de la production mais par celui de la distribution.]

KROPOTKINE Pierre
L’Entraide, 1902
[Texte quelque peu dépassé, traitant de l’entraide comme phénomène biologique et social chez différentes espèces. A le mérite de montrer de nombreux exemples d’entraide dans différentes sociétés humaines, disponible à l’adresse https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Entraide,_un_facteur_de_l%E2%80%99%C3%A9volution. Kropotkine fait aussi référence pour d’autres écrits dont La Morale anarchiste et La Conquête du pain.]

MALATESTA Errico
Au Café, 1920
[Répond simplement sous forme de dialogues à de nombreuses questions touchant l’anarcho-communisme. De nombreux textes sont disponibles à l’adresse https://fr.wikisource.org/wiki/Auteur:Errico_Malatesta.]

ÖCALAN Abdullah
Confédéralisme démocratique, 2011
La Nation démocratique, 2017
[Öcalan traite ici de comment organiser une société sans nier les différences culturelles mais sans retomber dans l’État-nation, le tout d’un point de vue démocratique et socialiste. Des brochures sont disponibles en différentes langues à l’adresse ocalanbooks.com.]

POUGET Emile
Le Sabotage, 1911
[Traite de morale de classe et de sabotage au sens large, comprenant grèves, obstructionnisme… Disponible à l’adresse https://infokiosques.net/IMG/pdf/Le_sabotage_-_Emile_Pouget.pdf.]

SCHWYTZGUEBEL Adhémar
Quelques écrits, 1908 [compilation de textes]
[Schwytzguebel présente des analyses et méthodes de lutte dans une perspective socialiste. Il fut membre de la Première Internationale et militant anarchiste. Les textes ont sans doute été compilés par James Guillaume, dont je recommande aussi la lecture. Disponible à l’adresse https://archive.org/details/quelquescrits00schwgoog/page/n181/mode/2up.]

SHAH Sonia
« Contre les pandémies, l’écologie », Le Monde diplomatique, mars 2020
[Shah parle du lien entre la destruction de notre environnement et les pandémies, et de comment s’en prémunir passe par des mesures écologistes.]

Quelques noms qui pourraient être utiles:
Janet Biehl, Murray Bookchin (sur le municipalisme libertaire); Karl Marx, (sur l’analyse du capitalisme – voir aussi Carlo Cafiero); Gaston Leval, Burnett Bolloten (sur la Guerre d’Espagne); Emma Goldman (sur plein de choses touchant à l’anarchisme); David Graeber (pour un point de vue anthroplogique sur l’action directe, la dette et plein de trucs); Daniel Guérin; Elisée Reclus; Rosa Luxemburg… Je recommande aussi de lire des textes d’ethnologues et de sociologues, notamment sur les questions d’identité et de boundary making (Brubacker, Wimmer, Jenkins, Fisher, Dahinden, Poutignat, Streiff-Fenart, Barth…), les questions de subjectivité, d’étude sociale des sciences, de neutralité axiologique, de construction sociale de la réalité (Latour, Bloor, Pestre, Descola, Callon…). Je ne saurais trop recommander de s’intéresser aussi à l’Histoire (et à l’archéologie), à la biologie (notamment l’écologie, l’éthologie, l’évolution), à la philosophie etc. et à s’intéresser un peu à la chimie, aux statistiques, bref à un peu de tout, pour élargir son esprit et voir les choses de points de vue différents.

Voir aussi:

Grévistes pour le climat, syndiquons-nous!

Les syndicats doivent se réinventer

Robin A., militant (notamment) de la Grève du Climat

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